Je pense à l'aveugle, qui sent au milieu du visage ces yeux inutiles, billes sensibles qu'on peut à peine toucher, qu'un rien irrite, que le moindre vent fait pleurer (ce qui coule n'a pas le même goût que le sang et coule plus finement, plus vite). Ces deux absurdes bouches font deux entailles nues dans la peau de son masque : lèvres aux bords piquants, cils drus, globes durs qu'il voudrait saisir, exorbiter pour les tenir, les palper, les faire dans sa paume rouler, les écraser un peu entre ses doigts, les replacer ou non, les connaître.
Pour saisir le monde de loin, il procède autrement : l'ouïe bien sûr, et la fine pulpe des doigts liseurs, mais toute la peau surtout devenue sensitive à l'extrême fleur. L'aveugle auquel je pense serait peint par Rembrandt, Goya peut-être. Bouche entrouverte et noire pour tenir le monde dedans, l'aspirer, le gober, et les yeux : grands ouverts mais blancs, tournés vers la chose qu'on observe, les yeux sont devenus des organes du toucher. Qui ne voient pas mais palpent.
(Je me mets à l'intérieur du visage de l'aveugle : ma bouche bée pour aspirer l'air froid du monde, mes yeux roulent pour sentir l'air piquant du monde, mes joues et mon front mesurent les masses, mes oreilles perçoivent ce qui se meut, même menu.)
Sur les lois de l'optique et le fonctionnement des lentilles de l'oeil, tendres et mobiles, il sait tout, pour l'avoir demandé et entendu mille fois, et lu dans les livres aux caractères pointillés, schémas en relief, diagrammes gaufrés.

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