vendredi 2 avril 2010

le sourd


Tout l'homme sourd est véhémence. Je le dis en sachant bien qu'il existe des sourds de tous les tempéraments, je dis seulement que l'homme sourd à qui je pense est tout entier un homme véhément, même quand il est une femme.

Je dis que l'homme sourd, aux yeux des hommes qui parlent et font entendre leur voix, semble être un homme ou une femme sans faille, sans trou dedans, sans l'espace intérieur qui entrouvre la poitrine, la gorge et la bouche, sans le vide pneumatique d'où monte en vibrant la voix.

À cause de cela l'homme entendant et parlant croit, non par la grâce de l'entendement mais par son intuition d'idiot, que l'homme sourd est un homme d'un seul tenant, plus massif et plus lourd que lui, en cela plus proche du sol, de la pierre, de l'os comme charpente et de la chair sanguine, opaque, obscurité - que lui, l'homme traversé par l'air sonore et que sa propre voix éloigne de la pesanteur, allège, évide.

(L'homme parlant croit que le sourd ne doute pas sous prétexte qu'il ne parlerait pas. L'idée est idiote, on n'essaiera même pas de la réfuter.)

L'homme sourd je le dis sans penser à mal, et chaque homme sourd et chaque femme sourde et chaque enfant sourd me ferait dire le contraire et regretter mes mots, car je ne veux blesser ni la chair ni le coeur ni la cervelle tendre d'aucun sourd dans sa boîte crânienne mais : l'homme sourd est véhément et violent aux yeux de l'homme qui entend.

Cet homme sourd qui lance la porte dans son cadre sans y mettre de la colère, mais simplement pour s'assurer qu'elle ferme. Qui fait tomber la chaise en métal, et la fourchette et l'assiette sur le sol carrelé sans sursauter ni grimacer de douleur. Qui prend une pierre et fracasse une vitrine non pour le plaisir du vacarme, mais parce qu'en silence le verre explose avec une infinie beauté.
Qui dans la cohue du bus laisse échapper des cris de gorge sans le savoir (la contraction de la glotte et du larynx pour expulsion de l'air est pour lui plaisir rythmique non sonore).

Qui de même rote et renifle et se râcle la gorge sans éprouver la moindre honte (mais des pets retient la pestilence en ses intestins, dont les gargouillis muets sont des mouvements de serpent dans son ventre).
Qui échange avec ceux qui le comprennent des gestes empressés, saccadés, furtif, auxquels les passagers de l'air sonore n'entendent rien, mais qu'ils ne peuvent quitter des yeux : car le sourd, brusque et rebutant avec son langage de mains qu'on frappe et qu'on frotte et qu'on porte au visage, est alors livré à la grâce.
Lui jusqu'alors encombré de lui-même comme un rhinocéros au milieu des insectes (car à ses yeux, les entendants qui sursautent pour rien doivent être munis d'antennes invibles), lui masse, que les entendants croyaient dénuée de perception et d'intériorité bavarde, se met à parler, et ses mains, ses bras, tout son corps sont traversés par la parole, par un flot de paroles dansées.

jeudi 18 mars 2010

un aveugle

Je pense à l'aveugle, qui sent au milieu du visage ces yeux inutiles, billes sensibles qu'on peut à peine toucher, qu'un rien irrite, que le moindre vent fait pleurer (ce qui coule n'a pas le même goût que le sang et coule plus finement, plus vite). Ces deux absurdes bouches font deux entailles nues dans la peau de son masque : lèvres aux bords piquants, cils drus, globes durs qu'il voudrait saisir, exorbiter pour les tenir, les palper, les faire dans sa paume rouler, les écraser un peu entre ses doigts, les replacer ou non, les connaître.

Pour saisir le monde de loin, il procède autrement : l'ouïe bien sûr, et la fine pulpe des doigts liseurs, mais toute la peau surtout devenue sensitive à l'extrême fleur. L'aveugle auquel je pense serait peint par Rembrandt, Goya peut-être. Bouche entrouverte et noire pour tenir le monde dedans, l'aspirer, le gober, et les yeux : grands ouverts mais blancs, tournés vers la chose qu'on observe, les yeux sont devenus des organes du toucher. Qui ne voient pas mais palpent.
(Je me mets à l'intérieur du visage de l'aveugle : ma bouche bée pour aspirer l'air froid du monde, mes yeux roulent pour sentir l'air piquant du monde, mes joues et mon front mesurent les masses, mes oreilles perçoivent ce qui se meut, même menu.)

Sur les lois de l'optique et le fonctionnement des lentilles de l'oeil, tendres et mobiles, il sait tout, pour l'avoir demandé et entendu mille fois, et lu dans les livres aux caractères pointillés, schémas en relief, diagrammes gaufrés.